CEUX QUE JE CÔTOIE ET QUI ME SONT INCONNUS

Aix-en-Provence, 4 février 2008

12 présents

 

- J'ai une attitude spontanée qui me fait dire que de toute façon, les gens vont me rester inconnus, même s'ils sont intéressants. Avec « ma Suédoise », je trouve toujours des choses à découvrir, qui me surprennent.

Je ne la connais pas vraiment, elle reste une inconnue.

Des gens qui m'ont été proches m'ont surpris quand leurs mauvais côtés se sont révélés. Il y a un décalage entre ce que l'on connaît et la réalité, quelque chose comme une erreur de perspective.

 

- Comme dans "Les inconnus dans la maison" de Georges Simenon, je n'ai pas l'impression de connaître mes proches depuis 27 ans que je les côtoie.

Quand viendront les grands problèmes, je ne sais pas comment je réagirai.

Je suis obsédé par l'impossibilité de saisir les gens, c'est contraire à la réalité de l'être humain. À l'enterrement de mon père, la personne qui a prononcé son éloge funèbre a dit qu'il était un guide spirituel. Je savais qu'il annotait la Bible, mais je suis passé à côté de ça.

 

- On ne peut aimer que les gens qu'on ne connaît pas. Il y a le bon et le mauvais côté. Je voulais savoir ce que les collègues de mon père pensaient de lui, les regards de mes amis sur mes enfants.

Je connais les gens que je côtoie. Je suis parti seul avec ma fille en vacances, je n'ai pas eu l'impression de mieux la connaître avec cette expérience, mais ce n'était pas le but en soi ; mes critères ne sont pas les mêmes que ceux d'un jeune de 18 ans.

 

- Ne pas connaître les gens, c'est finalement être surpris, c'est le sel dans la relation. Il y a des comportements épidermiques qu'on connaît, c'est le jeu et puis en cas de pépin, on crée des liens. Ce sont les faiblesses qui permettent de mieux se découvrir à travers les autres. Je vis l'instant présent sans me poser de questions.

 

- Je renverse les perspectives du sujet. Quand est-ce que je me trouve étrangère ?

On a l'illusion d'être transparent, mon mari m'est plutôt opaque. La vie se dit dans la découverte. Il y a des milieux dans lesquels on se sent plus à l'aise. Je ne suis pas au niveau des jésuites que je côtoie, mais j'ai plaisir à les découvrir en toute simplicité avec ce que je suis, sans sortir de mon rôle. Il faut faire l'effort de s'intéresser à celui qui est en face, ça demande beaucoup d'énergie. Je ne me suis pas sentie étrangère lors de mon voyage au Sénégal, j'ai trouvé ça très riche.

 

- J'ai toujours côtoyé des inconnus. Quand j'étais étudiant, j'étais antimilitariste, par ignorance totale de ce milieu. J'ai choisi d'éviter le service militaire, mais j'ai côtoyé beaucoup de militaires en Terres Australes, dont certains sont devenus des amis.

En entrant dans un hôpital psychiatrique, j'ai été complètement paniqué parce que je ne percevais pas de différence entre les soignants et les soignés.

Je suis allé voir un cousin en prison, même dans ce milieu il y a des gens très bien. La proportion d'imbéciles est la même dans tous les milieux. Dans une association d'accueil aux SDF, on rencontre des gens qui remercient, d'autres à qui tout semble dû.

On ne peut « accueillir toute la misère du monde ». Les émigrés clandestins ? Quelle est la place de l'être humain sans respect de la loi ? Je n'ai pas de réponse.

 

- J'ai du mal à parler de ce sujet. Avant, on connaissait les étrangers (ceux des villes / ceux des campagnes) Mais chaque personne a les mêmes sentiments, souffre, aime.

On peut échanger avec un inconnu, mais pas si ça prend trop de place. Avec les étudiants, j'ai choisi de ne pas avoir d'échanges, idem pour mes voisins. Je privilégie ceux que j'aime parce que je n'ai ni temps ni énergie à gaspiller.

 

-  On croit connaître une personne et puis on est étonné de son comportement.

Je fonctionne plus par le cœur que par la raison, avec le partage d'une passion. Peut-on aimer si on ne connaît pas ?

Je fais le choix de négliger certains amis car je ne peux voir tout le monde, étant en ce moment dans une période difficile.

Se connaître soi-même est très important et le plus difficile. Dans mon quartier, je pars avec un sac à dos, je rencontre trois personnes qui me disent bonjour.

Je suis toujours surpris par cette cordialité du voisinage dans ce quartier populaire, familial avec beaucoup de personnes âgées.  Je n’avais pas cette cordialité chez mon frère, dans un quartier très bourgeois.

Les épreuves de la vie ouvrent aux autres, semble-t-il.

 

- J'ai l'impression que je vis avec des inconnus. Je préfère partager une passion avec n'importe qui plutôt que de discuter avec quelqu'un que j'aime. J'ai plusieurs facettes et un jardin secret. Ce serait décevant si on découvrait du mauvais derrière la bonne image.

Je n'ai jamais été bon en psychologie appliquée, notre fils a des traits de caractère qui donnent envie de comprendre, soit pour être mieux, soit pour aider.

Quand je dis "je connais", c'est à 100%, sinon, je dis que je ne connais pas.

 

- Quand on ne connaît pas les gens, on a une attitude de rejet. La vie veut que l'on ne se voie pas, ou pas bien. J'ai la parole facile, quitte à passer pour une impolie.

J'ai besoin de regarder ou de dire bonjour à quelqu'un que je croise dans mon immeuble.

À l'hôpital, si l'on veut un peu aimer l'autre, il faut le connaître. Même dans sa propre famille. Je reconnais qu’avec ma fille les rapports sont moins tendus car nous avons fait notre mea culpa, nous nous voyons plus souvent.

 

- La plus grande inconnue pour moi, c'est moi. Il y a des choses que je sens, d'autres que je ne sens pas. À la mort de ma grand-mère, j'ai appris que j'étais sa "préférée", je ne le savais pas. On a mis les filles au monde, elles sont très différentes les unes des autres, on ne les connaît pas. L’aînée n’accepte les bisous que quand elle ne va pas bien, mais pas quand elle va bien.

Le fonctionnement des gens, c'est comme les ordinateurs, je ne comprends pas. Je ne sais jamais comment je suis perçue directement par les élèves. C’est plus les autres qui m'aident à me découvrir que moi, seule.

 

-  Beaucoup de gens me disent qu'ils ne me connaissent pas.

Ils ne connaissent que les facettes que je leur offre, les portes que j'ouvre, ce que je veux bien laisser voir. J'ai adopté le comportement du cloisonnement ; j'ai besoin d'avoir ma partie privée où personne n'entrerait, même si je n'ai rien à cacher (peut-être à cause de mon enfance où mon père entrait dans ma chambre sans frapper).

Pendant mes études supérieures, j'habitais une chambre perso dans un appartement avec 7 autres étudiants. Les sanitaires et la cuisine étaient communs et j'ai des souvenirs formidables de discussions pendant les repas.

Les différences de culture se font sur des petits détails.

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